« Faire, encore – Art Design Recherche (AD•REC) 2025 »

« Faire, encore – Art Design Recherche (AD•REC) 2025 » s’inscrit à la fois comme un colloque et comme une exposition présentée dans le cadre de la 13e Biennale Internationale Design Saint-Étienne. Le colloque s’est tenu les 27 et 28 mai 2025, tandis que l’exposition a été déployée du 22 mai au 6 juillet 2025 à la Cité du design et dans les espaces de l’Ésad Saint-Étienne. Pensé dans le prolongement direct des travaux de recherche des écoles d’art et de design, le projet est porté par les commissaires Sophie Pène, Rodolphe Dogniaux et Cléa Di Fabio, avec une scénographie conçue par Rodolphe Dogniaux.

La question qui traverse l’ensemble du dispositif est volontairement simple mais structurelle : pourquoi continuer à fabriquer, produire et concevoir dans un monde saturé de formes, de flux et de crises écologiques, sociales et géopolitiques ? Le titre « Faire, encore » condense cette tension contemporaine entre la nécessité de ralentir, de réparer, de réemployer, et l’élan persistant du geste de fabrication, de l’invention et de la mise en forme. L’exposition ne cherche pas à trancher cette contradiction mais à l’habiter, en donnant à voir des recherches qui interrogent précisément les conditions actuelles du faire.

     

Dessins rodolphe dogniaux

Les enseignants-chercheurs des écoles d’art et de design, françaises et internationales, sont invités à présenter des propositions issues de leurs enquêtes. Ce qui circule ici n’est pas tant l’objet fini que le processus de recherche lui-même : protocoles, matériaux, expérimentations, récits situés, essais plastiques, dispositifs critiques. La recherche apparaît comme un espace d’attention aux milieux, aux paysages transformés, aux traces industrielles et aux dynamiques territoriales. Elle engage aussi des formes de coopération et de pensée collective, où la fabrication devient un terrain partagé, traversé par des enjeux de communs, de transmission et d’expérimentation sociale.Les travaux présentés oscillent entre spéculation critique et confrontation directe aux matériaux. Certains s’ancrent dans des enquêtes de terrain, d’autres explorent des hypothèses plus ouvertes, parfois fictionnelles, mais toujours attentives aux réalités sociales et écologiques. Cette diversité souligne une évolution importante des pratiques de design en école : le faire n’est plus uniquement une production d’objets, mais une manière de produire des savoirs situés, des méthodes et des formes de relation. Dans cette perspective, la fabrication conserve une légitimité, mais elle est continuellement réinterrogée dans ses conditions, ses impacts et ses responsabilités.

 

L’exposition réunit également des projets issus de coopérations interdisciplinaires, impliquant chercheurs, artistes, designers, ingénieurs ou encore acteurs des territoires. Cette porosité des champs montre la place croissante du design dans des dynamiques de réinvention des modes de vie, où la conception ne se limite plus à l’objet mais s’étend aux systèmes, aux infrastructures et aux formes d’organisation collective. L’ensemble dessine un paysage où la recherche en design devient un espace d’expérimentation partagé, traversé par des enjeux contemporains de transformation.

La scénographie conçue par Rodolphe Dogniaux prolonge et structure cette logique. Elle ne vise pas à unifier les propositions dans une forme spectaculaire ou narrative, mais à organiser leur coexistence dans un espace de lecture ouvert. L’exposition est pensée comme une mise en espace de processus de recherche plutôt que comme une collection d’objets stabilisés. Les méthodologies, les essais, les étapes intermédiaires et les formes d’incertitude y occupent une place centrale. L’espace devient alors un environnement de travail plus qu’un dispositif de représentation.

Installée dans La Platine, bâtiment emblématique de la Cité du design, la scénographie s’appuie sur les qualités de ce grand plateau ouvert, dont la modularité permet une organisation non cloisonnée. L’exposition se déploie comme une infrastructure de circulation où les projets cohabitent sans hiérarchie stricte, générant des proximités inattendues et des dialogues transversaux. Cette organisation produit une lecture non linéaire, proche d’un paysage de recherche en mouvement, où le visiteur compose lui-même ses parcours et ses associations.

Le choix scénographique assume une forme de sobriété et de lisibilité. Les dispositifs sont légers, souvent démontables, laissant apparaître les structures, les assemblages et les conditions de présentation. Cette économie de moyens évite toute surcharge visuelle et maintient l’attention sur les contenus de recherche eux-mêmes. On y retrouve des formes proches de l’atelier, de la table de travail ou du laboratoire, qui renforcent l’idée d’un espace en cours de fabrication plutôt que d’un espace achevé.

Un des enjeux essentiels de la scénographie réside dans la mise en visibilité des processus : protocoles, essais, erreurs, matériaux bruts, archives, dispositifs pédagogiques et outils d’enquête sont présentés au même niveau que des objets plus finalisés. Cette horizontalité remet en cause la hiérarchie traditionnelle entre œuvre et documentation. Elle affirme que la connaissance en design se construit autant dans les phases intermédiaires que dans les résultats, à travers des situations d’expérimentation et des relations de travail.Le bâtiment de la Cité du design renforce cette logique en offrant un cadre ouvert, propice à une lecture transversale des projets. L’espace est utilisé comme une continuité plutôt que comme une succession de salles, favorisant une immersion dans un écosystème de recherche. Cette configuration produit une impression de chantier intellectuel et matériel, où les disciplines se croisent et se contaminent.

La participation des étudiants de l’Ésad Saint-Étienne à la scénographie inscrit également le projet dans une dynamique pédagogique assumée. La scénographie devient ici une forme de recherche en soi, un terrain d’expérimentation collective où l’on apprend en faisant, en ajustant, en testant des dispositifs d’exposition au contact direct des contenus. Elle prolonge ainsi la logique même de l’exposition, où le faire est à la fois objet, méthode et condition.

Dans une perspective plus large, « Faire, encore » témoigne des transformations profondes du design contemporain. Là où les expositions de design ont longtemps valorisé l’innovation formelle, l’objet industriel ou la projection technologique, cette proposition déplace l’attention vers les milieux de vie, les ressources, les pratiques de maintenance, les écologies matérielles et les formes de coopération. Le design y apparaît moins comme production d’objets que comme pratique relationnelle et critique, capable d’interroger les conditions mêmes de l’habiter.

Dans ce contexte, la recherche en design portée par les écoles prend une place structurante. Elle ne se limite plus à un espace expérimental périphérique mais s’affirme comme un champ de production de savoirs en dialogue avec les sciences, l’ingénierie, les politiques territoriales et les enjeux environnementaux. L’exposition rend visible cette évolution en donnant forme à des pratiques qui articulent recherche, pédagogie et création.

En définitive, « Faire, encore » n’est pas seulement une exposition de design, mais une réflexion sur les conditions contemporaines du faire. La scénographie de Rodolphe Dogniaux en constitue le prolongement spatial, en construisant un environnement où la recherche se donne à voir dans sa dimension processuelle, ouverte et inachevée. L’espace devient alors un outil de pensée, une structure de circulation et de mise en relation, où le design n’est plus seulement production de formes, mais fabrication de situations, de méthodes et de relations capables de reconfigurer notre manière d’habiter le monde.

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