« Bien faire & le faire savoir », « Escabeau : pratiques d’élévation dans un monde saturé «
Escabeau : pratiques d’élévation dans un monde saturé
Labo d’objet – ESADSE, Saint-Étienne, 2025 – (Marie-Aurore Stiker Métral, Elen Gavillet, Grégory Granados, Katia Brytkova, Rodolphe Dogniaux)
Un jour, avec l’équipe du Labo d’objet, nous avons pris un moment d’échange autour des thématiques proposées par le colloque « Faire encore ». Animées par le désir de participer à cette réflexion collective, nous ne voulions ni affirmer un savoir, ni imposer une méthode, mais contribuer de manière modeste depuis notre place de praticiennes, d’enseignantes, de chercheures engagées dans une pédagogie du faire attentif. Ce n’était pas tant un colloque de plus, mais l’occasion de se poser autrement des questions anciennes : comment créer encore, dans un monde saturé de formes, d’objets, d’intentions, de discours, d’usages ?
Au sein du Labo d’objet de l’ESADSE, nous avons choisi d’aborder ces thématiques non pas de manière théorique ou distanciée, mais à partir d’un objet concret, modeste, quotidien : l’escabeau. Ce choix, en apparence anodin, s’est révélé être un levier puissant de réflexion, de déplacement et de projection. Il s’inscrit dans une méthode qui nous est chère : penser par l’objet. Autrement dit, engager la pensée à partir de formes concrètes, situées, dessinables, manipulables, partageables. L’escabeau, par sa simplicité d’usage et sa relative invisibilité dans le champ du design, s’est imposé comme prétexte fertile pour mettre à l’épreuve nos hypothèses, convoquer nos doutes, formuler nos imaginaires.
L’escabeau nous a permis de questionner l’agentivité de la création. Que peut un objet aussi banal ? Que peut un designer lorsqu’il choisit de le réinterpréter, de le détourner, de le charger de fiction, de poésie, de critique ? Nous avons vu émerger des escabeaux-plongeoirs, des escabeaux pour toucher le ciel, lire, rêver, protester. Cette diversité révèle que la création n’est pas seulement un faire, mais aussi un dire, un adresser, un ouvrir. L’objet devient support de relations, d’énonciations, d’imaginaires. Il n’est plus isolé de son contexte symbolique ou politique : il agit, il résiste, il transforme. Parfois, ne pas faire — refuser de produire un énième objet — devient en soi une forme d’action critique, un geste de désalignement face à des logiques productivistes ou extractivistes.
Cette démarche nous a également conduits à reconsidérer la notion même d’industrie. Plutôt que de la réduire à ses formes standardisées, nous l’envisageons comme une activité humaine tournée vers la transformation du monde. Dans cette définition élargie, les micro-fabriques, ateliers partagés, collectifs agricoles ou artisanaux deviennent des terrains d’expérimentation et de production. Ce sont des lieux où les arts, le design et l’architecture se recomposent, s’adaptent à de nouvelles contraintes, accompagnent des redirections vitales. L’escabeau, dans ce contexte, redevient un outil — un vecteur de relation entre un corps et un monde, entre un imaginaire et une structure, entre une fiction et une matérialité.
Nous avons interrogé les infrastructures théoriques qui traversent et soutiennent nos pratiques. Le Labo d’objet s’inscrit dans une approche où les savoirs ne sont pas hiérarchisés, mais mis en tension. L’histoire des formes, la théorie critique, l’anthropologie des techniques, les études de genre, l’écologie politique, les épistémologies décoloniales irriguent nos projets et les ancrent dans leurs ramifications symboliques, politiques, sensibles. L’escabeau n’est pas qu’un outil pour grimper : c’est aussi une position, une élévation, un point de vue. Il nous oblige à déplacer notre regard, à penser le design comme une interface entre des gestes, des récits, des communautés, des environnements. Il ne s’agit pas d’appliquer une théorie à un objet, mais de faire émerger de l’objet même une pensée incarnée, située, mouvante.
Ainsi, en partant d’un objet si peu spectaculaire, nous avons tenté d’activer ce qui nous anime : une pratique du design comme mise en relation, comme travail de recomposition. L’escabeau devient un détour fertile — un support pour penser l’époque, pratiquer le doute, proposer d’autres agencements, d’autres logiques, d’autres manières de faire encore.
Mais au fil des discussions, nous avons ressenti le besoin d’un point d’appui, d’un levier concret, d’un objet sur lequel arrimer nos réflexions. Nous nous sommes donc posé une question simple : et si nous parlions d’un objet ? Pas d’un objet spectaculaire, ni complexe, ni iconique. Plutôt quelque chose de commun, de discret, d’indispensable, étrangement absent des discours du design, alors même qu’il est omniprésent dans les gestes du quotidien. Et nous avons trouvé : l’escabeau.
Petit, pliable, portatif, souvent invisible, il est d’usage plus que de contemplation. Rarement mis en valeur, presque jamais exposé, tout le monde en possède un, ou en a utilisé un. Il est à l’échelle du corps. Il permet un geste simple mais fondamental : s’élever. Voir plus haut. Accéder. Dépasser un seuil. Changer de point de vue. Monter, mais aussi s’asseoir, attendre, observer.
Nous avons alors commencé à dessiner des escabeaux. De travers, de biais, empilés, renversés, flottants. Escabeaux-balançoires, escabeaux-nuages, escabeaux-lampes, escabeaux inutilisables. Les intentions n’étaient pas techniques, mais poétiques, humoristiques, absurdes, critiques. Il ne s’agissait pas de redessiner un objet fonctionnel, mais de se donner un prétexte pour penser. Un appui pour rêver. Une excuse pour imaginer d’autres usages, d’autres logiques, d’autres mondes.
Pourquoi continuer à dessiner un escabeau aujourd’hui ? Pour monter au ciel ? Pour plonger dans la mer ? Pour attraper un livre ? Pour rendre visible ce qu’on ne voit plus ? L’escabeau devient vecteur de bifurcation. Il suspend les automatismes. Il aide à penser autrement.
Nous avons abordé les grandes questions du colloque de manière située, sensible, incarnée : comment faire encore ? Comment créer avec éthique ? Quelle agentivité donner à nos formes ? Quel lien entre art, industrie et société ? Quelles pensées accompagner pour orienter nos gestes ? En somme, que permet un escabeau ?
Ce texte est le fruit de ce détour. Il ne vise pas à théoriser l’escabeau comme concept, ni à en faire une icône du design. Il cherche simplement à faire de cet objet banal une plateforme de pensée, une micro-infrastructure critique, un outil pédagogique, un levier symbolique. Il interroge ce qu’un geste simple — s’élever de quelques marches — peut encore dire du monde, de nos pratiques, de nos responsabilités.
Saturation, réinvention, attention
Si nous faisons l’hypothèse que nous vivons dans un monde saturé — saturé d’objets, d’images, de récits techniques, de gestes et de formes déjà vus, déjà pensés, déjà usés — la conception d’objets ne va plus de soi. Pourquoi encore dessiner, fabriquer, faire advenir une chose de plus, un signe de plus, un outil de plus ? Cette question traverse l’ensemble du champ du design contemporain, tiraillé entre désir de décroissance, injonction à l’innovation, épuisement des formes et renversement des usages.
Depuis le Labo d’Objet de l’ESADSE, nous avons choisi de faire un pas de côté. Non pas pour résoudre cette tension, mais pour l’habiter. Non pour répondre par une forme spectaculaire, mais pour reformuler autrement la question : comment faire autrement aujourd’hui ? Comment faire avec l’existant, à partir de lui, parfois contre lui — en renouant avec la puissance critique et poétique du design ?
C’est dans cette optique que nous avons choisi un objet discret, modeste, mais incroyablement riche : l’escabeau. Ni tout à fait meuble, ni totalement outil, il est à la fois plateforme, seuil, élan, promontoire. Il élève sans s’imposer, soutient sans décider. Il peut s’oublier ou devenir emblème.
À travers cet objet, nous avons engagé une réflexion collective sur les formes de l’élévation — physique, sociale, symbolique, politique, affective. Nous avons interrogé ce que signifient aujourd’hui « monter », « s’élever », « se rendre visible », « changer de point de vue » dans un monde où tout semble déjà vu. L’escabeau est devenu notre point d’appui, notre levier, notre arche modeste. Il nous a permis de faire de l’objet non un simple produit, mais un vecteur de pensée, un activateur de récit et un moteur de déplacement.
Le design comme engagement du corps
Un geste fondateur a nourri notre réflexion dès le départ : la performance Escalade non anesthésiée (1971) de Gina Pane. L’artiste y grimpe une échelle métallique aux pointes acérées, s’infligeant des blessures visibles, assumées, signifiantes. Ce n’est pas un acte de violence gratuite, mais une forme d’engagement total, où le corps, l’objet et le contexte deviennent indissociables. La douleur ne sert pas à choquer mais à révéler : l’échelle n’est pas neutre. Elle est politique. Elle devient sculpture de la contrainte.
Là où le design cherche souvent le confort, l’ergonomie, l’évidence, cette œuvre nous rappelle que l’objet peut aussi rappeler une violence structurelle, mettre en tension les récits dominants, porter la trace d’un conflit. Comme l’écrit Gaëlle Périot-Bled, « l’objet est tellement lié au sujet qu’il le prolonge et l’incarne ». Cette posture permet de penser l’objet comme témoin du corps qui l’habite, comme surface d’empreinte autant que de fonction.
L’escabeau comme manifeste
De là est né une réflexion et des dessins autour de l’ Escabeau — une série d’objets activables, performatifs, installatifs, conçus pour être grimpés, déplacés, réinterprétés. Loin d’un design figé, ce sont des dispositifs ouverts : des objets-ponts entre la parole et l’action, entre l’usage et le discours, entre le design et la politique.
Un escabeau peut devenir tribune, scène de théâtre, pupitre de conférence, perchoir de revendication, sculpture temporaire, structure pour lire, pour écouter, pour prendre position. Ce qui nous importe, ce n’est pas la forme finale, mais ce qu’elle autorise comme gestes. Chaque dessin, chaque référence, interroge les rapports entre l’élévation et la visibilité, entre la structure et la prise de parole, entre le support et le pouvoir.
De la rue au musée, de Hyde Park à Cannes
L’escabeau est un objet mobile, nomade, ambigu. Il apparaît dans des contextes variés, souvent inattendus. Pensons à Hyde Park à Londres, et son célèbre Speakers’ Corner. Historiquement situé sur le site d’une ancienne potence, c’est un lieu où tout un chacun peut prendre la parole. Ce détail n’est pas anodin : on y montait pour être exécuté, on y monte désormais pour parler. L’escabeau y est à la fois outil d’élévation et symbole de renversement historique, de la peine à l’expression.
À l’autre extrémité du spectre, pensons aux fans de Cannes qui, chaque année, installent des dizaines d’escabeaux sur le trottoir face au tapis rouge. Cette scène triviale est en réalité une micro-performance sociale. Des corps qui se hissent, qui résistent à l’invisibilisation. Comme le dit une habituée : « Ils devraient nous applaudir. Sans nous, ils ne sont rien. » Le regard se retourne. Les spectateurs deviennent les vrais acteurs d’une scène qui leur était refusée.
Ces deux exemples nous montrent à quel point l’escabeau n’est jamais neutre. Il rend possible, il rend visible, il dérange. Il autorise à sortir du cadre, à changer d’échelle, à revendiquer une autre position.
L’objet comme scène politique
Avec l’exposition conçu en 2019 par le Post-Diplôme Design et recherche de l’ESADSE, la Table des négociations, nous avons exploré l’idée d’un mobilier qui n’impose pas l’ordre mais met en tension les rapports de pouvoir. Des objets fluos, dont un escabeau jaune, fragiles, instables, qui forcent à bouger, à écouter autrement, à parler sans confort. Pupitres déformés, chaises décentrées, estrades incertaines : tout est mis en scène pour rappeler que la parole est un effort, que la prise de position est une ascension, parfois dangereuse.
Ce travail s’inscrit dans une tradition de design activiste et critique, où l’objet devient le théâtre d’un conflit symbolique : entre ceux qui peuvent monter et ceux qui restent en bas, entre ceux qui parlent et ceux qui sont écoutés. L’escabeau devient alors une métaphore très concrète de la démocratie : qui a le droit de s’élever ? dans quelles conditions ? à quel prix ?
Repenser l’échelle dans le design contemporain
À la Galerie Kreo, en 2022, l’exposition question.s d’échelle.s a réuni plus de vingt designers autour de cette figure de l’élévation. Les propositions y sont multiples, souvent hybrides. On y trouve des escabeaux-manifestes, des échelles-organiques, des objets inutilisables mais hautement signifiants.
Chez Virgil Abloh, l’échelle monumentale WORLD LEADERS rend hommage à des figures noires oubliées ou effacées de l’histoire. Elle recompose une verticalité critique, où l’ascension devient reconnaissance. Chez Marc Newson, la Carbon Ladder explore l’ultra-léger, l’ultra-technique, pour interroger les limites du fonctionnalisme. Avec Bertjan Pot, l’échelle devient lustre inversé, sculpture flottante, ironie sur l’ascension spirituelle.
Ces projets ne répondent pas, mais posent. Ils n’offrent pas des solutions, mais des manières d’interroger la place du corps, du regard, du pouvoir dans l’espace.
Une pédagogie du geste modeste
Au sein du Labo d’objet, nous avons intégré ces questionnements dans une pédagogie du geste modeste. Pas de grands effets, pas d’objets « épate », mais une attention aux transferts, aux détours, aux ajustements. Monter sur un escabeau, c’est déjà une performance. S’y asseoir, c’est une pause critique. Le déplacer, c’est reconfigurer l’espace.
Nous voulons expérimenter l’escabeau comme assise nomade, comme micro-plateforme de lecture, comme support de parole, comme gradin de poche. Il devient un objet qui rend possible, un acteur discret des relations. Un modèle de sobriété inventive.
Vers une éthique de l’élévation
En menant une réflexion modeste sur l’escabeau, nous n’avons pas cherché à le réinventer. Nous avons cherché à l’écouter, à le lire, à le faire parler autrement. Il nous a permis de poser une autre manière de faire du design : plus attentive, plus située, plus poreuse au monde. Dans un monde saturé, il ne s’agit pas d’ajouter de la forme à la forme. Il s’agit de choisir ce que l’on élève, qui l’on fait monter, et pourquoi. L’escabeau nous a appris que l’élévation n’est pas seulement verticale : elle peut être affective, symbolique, critique, collective. L’escabeau n’est pas un simple objet. Il est un seuil. Il est une question. Il est une éthique.
2025 : LABO D’OBJET ; Marie-Aurore Stiker Métral, Elen Gavillet, Grégory Granados, Katia Brytkova, Rodolphe Dogniaux
Le Groupe de recherche en art et design (GRAD) de l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne (Ésad Saint-Étienne) a été fortement impliqué dans la conférence-exposition AD•Rec « Faire, encore », qui a eu lieu dans le cadre de la Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2025. La question qui se trouve à l’intersection des champs de recherche des différents laboratoires du GRAD (IRD, Labo d’Objet, LEM, Random(lab) et Spacetelling) est relative au « faire », en tant que méthodologie de la production des savoirs. En effet, en regard d’autres modèles, notamment universitaires, les écoles d’art et de design privilégient la production de formes, gestes, outils, langages et savoir-faire. Partant du constat que les artefacts et les techniques (images, objets, récits, médias, etc.) affectent et transforment nos réalités complexes, la recherche en art et en design se situe dans la formulation de nouveaux savoirs comme dans la mise en place de nouveaux usages. Cette publication présente des projets et des méthodes de recherche multiples : heuristiques, prospectifs, expérimentaux et sensibles.
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12820&menu=0
CITÉ DU DESIGN
https://www.citedudesign.com/fr/a/bien-faire-amp-le-faire-savoir-3698















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