Azimuts 61 « Pourquoi continuer à produire des objets aujourd’hui ? » et « Pourquoi continuer à rêver avec les huîtres ? »
Nous sommes heureux, avec l’équipe du Labo d’Objet et l’équipe d’Azimuts, de vous annoncer la sortie du nouveau numéro 61 de la revue Azimuts : « Pourquoi continuer à produire des objets aujourd’hui ? ».
Le thème d’Azimuts61 est né au sein du « Labo d’Objet », laboratoire de recherche de l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne. Nous sommes cinq designers — Elen Gavillet, Marie-Aurore Stiker-Metral, Grégory Granados, Ekatarina « Kiti » Brytkova et Rodolphe Dogniaux — et, depuis nos premiers pas d’étudiant·es, une question nous accompagne, discrète mais insistante : pourquoi continuer à créer des objets ?
Aujourd’hui encore, cette interrogation traverse nos ateliers de projet. Nos étudiant·es nous la posent avec curiosité, parfois avec scepticisme, souvent avec une forme d’inquiétude. Cette question, à la fois personnelle et collective, nous a semblé constituer un point de départ nécessaire pour ce numéro. Il ne s’agit pas d’y apporter une réponse définitive, mais de l’ouvrir, de la déplacer, de la faire circuler à travers une pluralité de voix, de pratiques et de sensibilités.
Dans un monde saturé d’objets, confronté à l’urgence climatique, à l’épuisement des ressources, à la pollution et à la fragilisation des écosystèmes, la légitimité même de produire vacille. L’objet, longtemps emblème du progrès industriel, se retrouve aujourd’hui chargé d’ambivalences : désir et culpabilité, nécessité et excès, attachement et rejet. Comment, dans ce contexte, continuer à concevoir sans reconduire les logiques d’épuisement ? Quelles formes, quels gestes, quelles valeurs peuvent encore justifier l’acte de production ?
Plutôt que de restreindre la réflexion, nous avons choisi de l’élargir. Designers, chercheur·euses, artistes et étudiant·es ont été invité·es à partager leurs engagements, leurs pratiques, leurs doutes. Les contributions réunies dans ce numéro proposent un regard attentif et ouvert sur la création contemporaine. L’objet y apparaît tour à tour comme archive vivante, trace d’un territoire, prolongement du corps, médiateur de relations sociales, support de mémoire, espace de résistance. Il devient prétexte à raconter autrement nos manières d’habiter le monde.
Certaines pratiques interrogent le geste à sa source : la matière, le contact, l’usure, la lenteur. D’autres déplacent la production vers l’attention, la réparation, la maintenance, la transmission. D’autres encore investissent la spéculation, la fiction, le symbolique, pour faire émerger d’autres récits possibles de la culture matérielle. Ici, l’objet n’est jamais uniquement une finalité : il devient relation, processus, situation, parfois même renoncement à produire davantage.
Plusieurs textes interrogent la culpabilité liée à la fabrication, en la mettant en regard de la surabondance, de la fertilité, du maternage, de la responsabilité. Produire n’est plus uniquement « faire », mais aussi maintenir, réparer, accompagner, transmettre. L’acte de création se déplace de la performance vers l’attention, de l’innovation vers la justesse, de la nouveauté vers la transformation des usages et des regards.
À travers ces approches, une autre vision du design se dessine : un design attentif aux milieux, aux corps, aux histoires, aux ressources locales, aux gestes invisibles, aux infrastructures matérielles et sociales. Un design qui accepte de composer avec le temps long, avec l’incertitude, avec l’inachevé. Un design qui ne cherche plus seulement à ajouter des objets au monde, mais à y ménager des espaces de relation, de réparation et de narration.
Produire des objets aujourd’hui n’est donc plus seulement un acte de fabrication. C’est un geste sensible, politique, critique et réflexif. Produire, c’est inventer des relations, prolonger la mémoire d’un lieu ou d’une matière, accompagner des usages, parfois accepter de moins produire pour mieux transformer. C’est expérimenter d’autres manières de faire monde. À travers ce numéro, nous invitons le·la lecteur·rice à prendre part à cette conversation ouverte, à traverser les tensions, les doutes, mais aussi les élans qui animent les pratiques contemporaines du design.
En somme, ce numéro 61 d’Azimuts est une invitation à continuer, malgré le trop-plein, l’urgence et les contradictions. Il rappelle que créer des objets n’est jamais simplement fabriquer : c’est réfléchir, inventer et faire exister des mondes. La question « Pourquoi produire encore des objets ? » n’est pas un doute passager, mais un moteur critique qui engage le rôle du·de la designer, la place des objets dans nos vies et les formes d’une création à la fois responsable et poétique. C’est un appel à concevoir autrement : en conscience, avec exigence, soin et sensibilité.
Pour ce numéro, nous accueillons deux graphistes, Maxime Jambon-Michel et Sarah Not, qui ont accompagné sa mise en forme en explorant la mise en page comme un espace de recherche. Ici, la forme éditoriale dialogue avec le contenu : elle organise, oriente et suggère des lectures, à l’image des objets eux-mêmes, qui ordonnent, transforment et incarnent des manières de vivre.
Voici quelques images de la conception de cet Azimuts :
Pourquoi continuer à rêver avec les huîtres ?
Dialogues de recherches créatives, dessinés par Marie-Aurore Stiker-Metral et Rodolphe Dogniaux autour des huîtres.
Avec Marie-Aurore Stiker-Metral, nous avons écrit un petit texte à propos de l’huitre. Voici quelques dessins produit en plus d’une partie du texte.
Observer, ramasser des coquillages… geste ancien, entre pêche et récolte. Souvenirs d’enfance : après-midis passés les yeux rivés au sol, les mains fouillant le sable humide ou les flaques entre les rochers. Comment, sur le rivage, ne pas être fasciné·e par ces joyaux échoués ? Lignes ondulantes, brillance nacrée, coquilles articulées. Entassés dans un seau, étalés sur le sable, sélectionnés pour être collectionnés, utilisés pour orner les châteaux de sable, puis rangés dans des boîtes, exposés dans des vitrines ou transformés en porte-savon ou en cendrier. Dans les musées des sciences et les cabinets de curiosités, les spécimens rares sont conservés et admirés. Leurs formes intriguent — spirales, géométries complexes —, leur histoire questionne : que racontent ces lignes si précisément dessinées d’un passé géologique et climatique ? Certains coquillages, comme les cauris, ont autrefois servi de monnaie. D’autres, comme certains bivalves, sont aujourd’hui connectés pour que l’on analyse leurs données dans des laboratoires. Dans la baie de New York, les Lenapes, peuple primo-occupant, consommaient les huîtres et utilisaient leurs coquilles pour la construction. Aujourd’hui, on réimplante ce mollusque aux capacités filtrantes pour dépolluer les eaux. Ailleurs, on broie leurs coquilles pour créer de nouveaux matériaux, alternatives aux plastiques. Après avoir proposé à des verrier·es de Meisenthal de souffler le verre sur des coquillages, et vu sortir du four ces sortes de fossilisations accélérées par le verre, nous sommes parti·es à la rencontre de toutes ces histoires. Partagées au sein du Labo d’Objet de l’Esadse, elles sont devenues des pistes de recherche pour nos imaginaires de designers. À travers l’huître, ce sont les questions du cycle, de la transformation, de l’empreinte, de l’extraction qui se déplacent. Son objet est à la fois abri, mémoire, matière, filtre et trace du vivant.
Alors, pourquoi continuer à produire des objets aujourd’hui ?
Peut-être pour réapprendre à produire comme l’huître : lentement, en relation avec un milieu, à partir de ce qui est déjà là. Transformer sans effacer, fabriquer sans dominer, inventer sans épuiser. Rêver avec les huîtres, c’est déplacer le regard : produire devient une manière d’écouter les matières, de dialoguer avec des formes anciennes et de faire émerger des récits. Ce n’est pas seulement ajouter un objet au monde, mais comprendre comment il peut créer du lien, entre passé et futur, entre vivant et artefact, entre geste et milieu.
Nos dessins deviennent un terrain d’expérimentation, d’allers-retours entre observation, transformation et projection. Nous avons exploré les textures et les motifs de la coquille d’huître, photographié ses reliefs, tenté de pincer le verre avec des coquillages, éprouvé leur résistance, leur fragilité, leur mémoire. Nous avons imaginé des formes aux usages variés : la coquille comme marteau, filtre à eau pour une carafe, coquetier, cuillère inspirée de ses ondulations, vase. Nous avons aussi dessiné une poule mangeant des coquilles et imaginé son poulailler construit à partir de ces mêmes restes. Des bijoux sont apparus, puis un plastron en argent composé d’huîtres. Du mobilier s’est esquissé, fait de coquilles agrippées à une structure, jusqu’à l’idée d’un intérieur entier pensé « à la manière de l’huître ».
Ces images alternent photographie, dessin, montage photographique et génération d’images. Elles ne figent pas des objets définitifs, mais explorent des souvenirs, des usages et des récits. Entre outil, ornement, architecture et fiction, la coquille d’huître devient prétexte à déplacer les imaginaires du faire, du recycler, du cohabiter, et à faire du projet un espace de recherche, de narration et de relation au vivant.
et voici quelques couvertures non retenues :
Merci à toutes celles et ceux qui ont facilité la parution de ce numéro : Aurélien Fouillet, Camille Angibaud, Adélie Lacombe, Dorian Reunkrilerk, Anaïs Texier, Camille Bosqué, le programme de recherche en art et design « « Objects Crafts & Computation » », l’unité de recherche ECOLAB, l’ESAD Orléans, Caroline Zahnd, Sylvia Fredriksson, Olivier Bouton, Emmanuel Hugnot, Étienne Mosnier, Amélie Samson, Eva Vedel, Baptiste Wavrant, Luiz Gustavo Machado de Carvalho, Antoine Blouin, Léa Fernandes, Anne-Laure Fréant, Gabriel Martinez, Manon Souchet, les 39 étudiant·e·s en DNSEP Design, mention « design des communs » de l’ESAD Orléans, Cédric Breisacher, Olivier Bemer, Émile De Vissher, Goliath Dyèvre, Gwenaëlle Bertrand, Maxime Favard, Laurence Mauderli, Marielle Granjard, Martin Hoffmann, Athime de Crécy, Nassimo Rousseau, Thibaut Freychet, Coline Jeannelle, Elliot Jeanneton-Jochum, Lucas Carlot, BL119, Grégory Blain, Hervé Dixneuf, Joe-Ettore-Calypso, la Ville de Saint-Étienne, Saint-Étienne Métropole, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, le ministère de la Culture, la Cité du Design et l’École d’Art et Design de Saint-Étienne, le GRAD (Groupe de Recherche en Art et Design), le Conseil des chercheurs de l’ESADSE, le Labo IRD, Jean-Claude Paillasson, Anouk Schoellkopf, Alexandra Caunes, Le Random(lab), David-Olivier Lartigaud, le LEM, Karim Ghaddab, Spacestelling, Simone Fehlinger, Emmanuelle Becquemin, Émilie Perotto, Ernesto Oroza, Jean-Philippe Jullien, Marc Laganier, Bertrand Mathevet, Vincent Rivory, Marie-Caroline Terenne, Juliette Fontaine, Nicolas Picq, Sandrine Binoux, Séverine Palusci, l’équipe du Labo d’Objet, Marie-Aurore Stiker-Meétral, Grégory Granados, Elen Gavillet, Rodolphe Dogniaux, Kiti Brytkova, Christophe Marx, Frédéric Beuvry, Jean-François Dingjian, Cécile Van der Hhaegen, Sandra Jacquier, Alix Diaz, Éric Jourdan, Caroline dD’Auria, tous et toutes les étudiant·e·s des années 4 et 5 du DNSEP Design d’Objets de l’ESAD Saint-Étienne, tous·tes les étudiant·e·s du Labo d’Objet, l’équipe d’Azimuts, Maxime Jambon-Michel, Sarah Not, Jules Labatut, Manon Forax, Pauline Aigle Aignel-Barbe, Denis Coueignoux, Michel Lepetitdidier, de la part de toute l’équipe éditoriale.
https://www.citedudesign.com/fr/a/azimuts-design-art-recherche-n61-3529
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=12285&menu=0
https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=13150&menu=0
Jour de lancement du AZIMUTS61 à L’ESADSE












































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